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Regards croisés de la Direction Générale à l’heure du départ : Frédérique Yonnet et Franck Antetomaso

Alors que l’Institut Camille Miret s’apprête à accueillir un nouveau Directeur Général, l’heure est au bilan dans les bureaux de la direction générale. L’occasion d’une interview croisée, à cœur ouvert et sans concession, entre Frédérique Yonnet Query, la Directrice Générale de l’Institution et Franck Antetomaso, Directeur Général Adjoint.

Mme Yonnet, vous avez passé neuf ans à la tête de l’Institut Camille Miret ; quant à vous, M. Antetomaso, cela fait huit ans que vous y travaillez. En trois grands concepts, comment avez-vous fait évoluer l’ICM à vos postes respectifs ?

Frédérique Yonnet : Il faut tout d’abord se rappeler qu’à l’époque, lors de nos prises de fonctions respectives, l’ICM était en très grande difficulté financière, puisque le commissaire aux comptes envisageait de déclencher une alerte.

Dès ma prise de poste, nous avons eu des réunions régulières avec l’ARS du Lot, afin d’engager l’ICM dans un plan de retour à l’équilibre. Il s’agissait également de voir avec nos autorités de tutelle si nous allions entrer, ou non, dans une procédure juridique pour redresser les comptes.

Franck Antetomaso : En 2019, nous étions à plus de 2 millions d’euros de déficit. C’était une année charnière pour nous car la question de la pérennité se posait. Beaucoup pensent que, quoi qu’il arrive, l’ICM restera comme il est, alors qu’à l’époque, nous étions très inquiets sur l’avenir de l’Institut.

Aujourd’hui, et avec le recul, les résultats des dernières années démontrent une situation financière saine, ce qui est tout de même notre mission première.

Frédérique Yonnet : Le fait d’avoir redressé les comptes, ce qui était une partie de ma feuille de route, tant de la part du Bureau que de nos autorités de tutelle, nous permet de présenter et de faire adopter un plan d’investissement ambitieux. Là, nous sommes vraiment dans la partie financière dure.

Il faut rappeler que nous sommes de droit privé et que générer du déficit sans être capable de le résorber est extrêmement dangereux pour la continuité de l’activité, d’ailleurs au même titre, désormais, que les structures publiques, même si l’on peut considérer qu’elles bénéficient d’un filet de sécurité plus important que le nôtre.

Il faut également rappeler que ces déficits entravent les investissements, ce qui est tout aussi périlleux. Ne pas pouvoir investir affecte l’entretien du bâti, à terme les conditions de travail et la sécurité des salariés et des patients. Cela empêche aussi d’imaginer des projets structurants.

J’ai donc proposé au Bureau qu’il déclenche un audit financier. Il a fallu préciser avec force de détails au Bureau de l’époque « l’étendue des dégâts », c’est-à-dire la réalité financière et ses conséquences futures. L’ambiance était particulièrement tendue, la seconde étape étant la présentation d’un plan d’actions.

Franck Antetomaso : Tout le monde a été surpris de découvrir la situation. Les administrateurs avaient tous l’impression que ces dernières années, tout allait bien.

Frédérique Yonnet : Et nous, on était surpris de leur surprise.

Franck Antetomaso : Nous étions gênés d’imaginer qu’ils n’aient pas eu un minimum d’informations sur l’état désastreux des trajectoires financières.

Frédérique Yonnet : À partir de là, la feuille de route a été très claire : maintenir la pérennité de l’institution en redressant les finances et son ancrage territorial.

De notre côté, nous souhaitions engager une restructuration financière lourde sans dénoncer les accords locaux. Parfois il y a des situations où l’on peut revenir sur certaines décisions. Cela n’emporte pas de conséquences majeures. Là, la configuration était bien différente avec des conséquences qui pouvaient être extrêmement lourdes. Je me souviens que l’on avait repris, un par un, et sur plusieurs années, tous les tableaux financiers avec les commissaires aux comptes. C’était un travail colossal.

Franck Antetomaso : Dénoncer les accords locaux pouvait être une option rapide à présenter. Certains voulaient que l’on aille très vite.

Frédérique Yonnet : J’ai refusé.

Franck Antetomaso : C’était certes une manière très rapide d’obtenir des résultats, mais pour le coup, c’était non. C’est vrai que c’était un moment délicat pour nous, nous avons pris le temps nécessaire pour pouvoir prendre les bonnes décisions.

Frédérique Yonnet : Et puis, le bureau de l’époque a accepté notre plan d’action qui a été présenté en Conseil d’Administration. Là, quelques-uns ont un peu avalé leur salive.

Franck Antetomaso : Certains projets qui avaient été initiés étaient stoppés, certains départs n’étaient pas remplacés, notamment à l’administration. Et puis surtout, nous avons mis en place des procédures de contrôle de dépenses beaucoup plus strictes, beaucoup plus contraignantes. Toutes les lignes financières étaient concernées.

C’était donc la marge de manœuvre dont vous disposiez, surtout sur les dépenses ?

Frédérique Yonnet : Nous n’avions pas beaucoup de marges de manœuvre. C’est pour cela qu’il nous fallait étudier avec beaucoup de précision quels étaient les postes budgétaires les plus problématiques, ceux sur lesquels on pouvait agir sans « mettre le paquebot sur le flanc ». Ce genre de restructuration est un vrai défi : il faut continuer à fonctionner, prendre en charge les patients, les résidents. Dire la vérité aux salariés sans les inquiéter outre mesure. Leur dire surtout qu’on allait s’en sortir. Nous avons travaillé en confiance. Bon, on était tout de même accusés de compter le nombre de petites cuillères.

Franck Antetomaso : Avec le recul, on est quand même allés loin dans le contrôle des achats.

Et aujourd’hui le bilan ? Qu’est-ce que vous en tirez ? Est-ce qu’il y a encore du travail ?

Frédérique Yonnet : Je pense qu’on ressent la même chose avec Franck Antetomaso : la fierté du travail accompli. Quand on a une mission aussi lourde, sans faire un plan social, sans dénoncer les accords, alors oui on peut être fiers, malgré les obstacles divers. Je suis d’autant plus fière que c’est notre histoire commune, y compris avec les équipes.

Franck Antetomaso : C’est un travail collectif qui amène ce résultat-là. On a eu la chance de travailler étroitement avec le corps médical, ainsi qu’avec le conseil stratégique que tu as mis en place, ce qui nous a vraiment permis de travailler ensemble.

On n’était pas ici, tous les deux isolés de tout, à prendre des décisions ; on les a vraiment prises avec les responsables de terrain.

On peut considérer que certaines décisions étaient dures pour ceux qui les subissaient.

C’est toujours difficile, par exemple, de fermer une unité : ce n’est pas quelque chose qui se décide comme ça, du jour au lendemain ; c’est vraiment quelque chose qui se travaille en amont. L’objectif final, c’est le patient ou le résident. Donc toute décision qu’on est amené à prendre va concerner la population, le territoire.

Frédérique Yonnet : Oui, et puis l’ICM a une histoire particulière. Il est très ancré dans son territoire. Quand on engage une restructuration lourde, il faut tenir compte au maximum de l’histoire. L’histoire s’inscrit dans les murs des hôpitaux.

Cela veut dire que la question de la symbolique et de l’émotion se pose obligatoirement.

Il faut aussi comprendre que des soignants qui ont travaillé des années et des années auprès des patients, ont l’impression quand on doit fermer des unités, que c’est tout leur travail qui est remis en cause, alors que ce n’est pas vrai. Mais leur désarroi est compréhensible : une fermeture c’est toujours vécu comme quelque chose de violent.

Le changement suscite toujours une résistance 

Il y a sept ans, Frédérique Yonnet, Directrice Générale de l’ICM, prenait ses fonctions, rejointe un an après par Franck Antetomaso, Directeur Général Adjoint, pour redresser la situation financière de l’institut — un poste notamment marqué par la crise du COVID-19, particulièrement douloureuse en psychiatrie. Les fonctions de Frédérique Yonnet au sein de l’ICM, qui touchent à leur fin, sont l’occasion de revenir sur ce séisme sanitaire.

Finalement, vous étiez confrontés à deux crises : la crise financière et, effectivement, la crise organisationnelle. En quoi la COVID-19 a-t-elle influencé cette restructuration ?

Frédérique Yonnet : La crise de la COVID s’est rajoutée à la restructuration lourde engagée mais elle n’a pas eu d’influence particulière sur cette restructuration.

Au sein d’une équipe de direction, avoir des avis différents est constructif et sain. Avant de prendre une décision aux conséquences lourdes, nous avons beaucoup d’échanges entre nous, même si la décision finale m’appartient. Cela fait partie de mon périmètre de responsabilités : assumer.

Mais, et cela n’est plus du tout vrai dans l’équipe actuelle, si un directeur ne partage pas nos valeurs, se situe systématiquement à l’opposé des objectifs fixés, voire fait le nécessaire pour nous tirer le tapis sous les pieds, comme je l’ai connu à ma prise de fonction, il est certain que je ne vais pas l’accepter bien longtemps.

Ce qui a pu compliquer la restructuration, c’est la concomitance entre la crise sanitaire et la crise financière, voire managériale dans certaines structures. Cela a rajouté du travail, mais ce n’est pas ce qui nous a guidés.

Lors de cette crise sanitaire, on a mis en pause certaines activités, mais nous avons continué à travailler au redressement de l’établissement.

Justement, quels étaient les obstacles à cette restructuration et comment a-t-elle été perçue en interne ?

Franck Antetomaso : Le changement, par défaut, suscite une résistance chez une grande partie des personnes. Proposer quelque chose qui va amener un changement d’habitude, de fonctionnement, de rythme, beaucoup n’ont pas envie de le voir arriver. Je trouve qu’à l’ICM, en particulier, cette question du changement est vécue de façon particulière, et au regard de mes expériences professionnelles précédentes, plus qu’ailleurs.

Frédérique Yonnet : Dans ce sujet du changement à amorcer, se pose aussi la question de l’équilibre. Il est compliqué d’aller expliquer aux uns et aux autres qu’on est en danger, alors que certains ont pu se bercer d’illusions, et d’aller de plus expliquer à un Conseil d’Administration avec le plus de délicatesse possible, qu’ils n’ont pas vu qu’on creusait un déficit et ont imaginé que tout allait bien.

Et en même temps, il fallait faire face à certains salariés qui étaient dans le déni, imaginant qu’on leur mentait parce que, finalement, on ne leur avait jamais dit la vérité.

Ce qui a été le plus difficile pour moi, c’est de sortir toutes ces analyses sans remettre en cause ceux qui nous avaient précédés. C’est vraiment un travail d’équilibriste. Des membres du Bureau l’ont fort mal pris.

Franck Antetomaso : Ils ont eu l’impression qu’on leur avait caché des choses. Ils n’étaient pas en colère après nous mais plutôt après eux.

Frédérique Yonnet : Je crois que, quelles que soient les conséquences — et c’est en cela que réside la complexité de nos postes —, il faut dire les choses. Les conséquences, on est là pour les assumer.

Parce qu’on a parlé d’ancrage, j’imagine que ce genre d’annonces a eu un certain impact sur les salariés qui vivent aux alentours, ainsi que sur la perception de l’établissement.

Frédérique Yonnet : Dans les territoires ruraux, plus qu’ailleurs car l’emploi est plus rare qu’à Toulouse ou à Paris, lorsqu’on engage un plan social, ou qu’on licencie une personne, c’est toute une famille qui est immédiatement impactée.

Et c’est justement là l’enjeu : mener cette restructuration en gardant toujours à l’esprit qu’il y a l’emploi à préserver en priorité et toute l’économie d’un territoire. 70 millions de budget global, ce n’est pas neutre et une mauvaise décision peut vite s’avérer catastrophique. Donc je pense qu’on peut être fier de ce qu’on a fait.

Franck Antetomaso : Alors, après, il y a sûrement des choses qu’on aurait pu faire et qu’on n’a pas faites, ou peut-être mieux.

Qu’est-ce qui aurait pu être mis en place pour mieux faire ou mieux amener ?

Frédérique Yonnet : C’est compliqué comme question parce que, comme le dit Franck Antetomaso, même si on a pris du temps pour certaines décisions, le paradoxe, c’était qu’on était aussi pris par le temps, voire parfois dans un tourbillon.

C’est compliqué de prendre son temps tout en allant vite.

Franck Antetomaso : On a aussi connu la période du COVID-19. On s’est fait rattraper par le principe de précaution, qu’il fallait mettre en place rapidement. Il fallait garantir une activité dans un environnement, à une période où l’on ne savait pas ce qui allait se passer d’un jour à l’autre.

Donc, je crois que cette période-là a été un peu particulière. Tous les projets ont dû être mis en veille.

Frédérique Yonnet : Pour ma part, j’ai beaucoup aimé diriger pendant la COVID-19. Là, notre objectif, c’était : zéro mort.

On s’était fixé une barre très haute quand on connaît, avec le recul, l’ampleur des dégâts au regard du profil de nos patients.

Je pense que la crise de la COVID-19 nous a permis de souder l’équipe de direction. Nous avons immédiatement mis en place une cellule de crise interprofessionnelle très active. Nous étions en veille permanente, nous dormions peu. On dit souvent que le temps hospitalier est long, là il était vraiment très court.

Ceci étant, analyser un nombre incalculable d’informations qui arrivent toutes en même temps, franchement, c’est passionnant. On se sent vivant avec une responsabilité décuplée sur les épaules. Diriger sous crise et décider dans l’urgence, cela fait partie de mes plus belles expériences professionnelles.

Franck Antetomaso : Mais c’est vrai qu’on a basculé dans l’opérationnel, dans l’urgence, la crise. À ce moment-là, nous sortons de la stratégie pure pour entrer dans un autre modèle. C’est aussi très gratifiant et on apprend aussi à se connaître encore mieux.

Concrètement, en termes de difficultés financières, quel impact la COVID-19 a-t-elle pu avoir sur l’institution ?

Franck Antetomaso : J’aurais presque envie de dire qu’il a été positif. Il faut savoir que l’une des sources de notre financement, c’est l’activité.

Or pendant la COVID-19, nous avions encore une dotation annuelle, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de lien direct entre la quantité d’activité, la nature de cette activité et son financement.

Cela nous a permis de recentrer, crise sanitaire oblige, certains moyens sur l’intra-hospitalier puisqu’on avait été dans l’obligation de réduire notre activité ambulatoire. Comme cette réduction de l’activité ambulatoire obligatoire n’a pas subi de baisse de financement, cela a, en réalité, été plutôt favorable pour nous.

Frédérique Yonnet : En revanche, tout ce qui relève de l’organisation a demandé un travail colossal passionnant. Les équipes soignantes sur le terrain et les médecins à nos côtés ont été exemplaires et nous ont permis de continuer à fonctionner.

Quand les jeunes ont été confinés chez eux par exemple, les salariés de l’IME Genyer à Cahors ont tous été volontaires pour accueillir les sans-abris atteints du COVID, dans la structure même. Ils ont travaillé notamment avec la Croix-Rouge aux mesures sanitaires à mettre en place.

Les équipes sont aussi allées aider des collègues qui étaient en difficulté, et on a fait beaucoup de choses. Et je trouve que ce qui a été positif dans cette crise liée à la COVID, c’est que tous les directeurs de structures, sous l’égide de l’ARS, ont très bien travaillé ensemble. C’était à qui aiderait son collègue. On est tous dans le même bateau, il va falloir qu’on s’en sorte ensemble.

Le respect que l’on doit aux salariés, c’est la vérité 

Dans la perspective du départ proche de Frédérique Yonnet, DG de l’Institut Camille Miret, l’heure est au bilan dans les bureaux de la direction — l’occasion d’une interview croisée avec Franck Antetomaso, DGA, pour mettre en lumière le projet d’établissement qu’ils ont porté ensemble et les valeurs de l’Institut.

Nous avons brièvement évoqué les valeurs de l’Institut Camille Miret. Quelles sont celles que vous avez décidé de porter au sein du projet d’établissement ?

Franck Antetomaso : Personnellement, j’aimerais reprendre celle de l’Institut Camille Miret : être responsable avant tout. Tant envers notre mission de service public qu’envers l’utilisation des fonds publics, des salariés et des dispositifs. C’est vraiment elle que je mets en premier, car elle est étroitement liée à notre mission.

Frédérique Yonnet : Cette question de la responsabilité est intrinsèque aux actions qu’on engage. Il y a notre responsabilité par rapport à autrui et notamment les patients, mais également le fait de considérer les salariés comme des adultes. Si toute responsabilité ne se partage bien évidemment pas, chacun doit prendre sa part. Le pire en management consiste à infantiliser les équipes.

Ce que l’on doit aux salariés, c’est de leur dire la vérité même si celle-ci n’est pas toujours rassurante.

Franck Antetomaso : Et pas forcément ce qu’ils veulent entendre, ce qui les arrange, ce qui les rassure.

Frédérique Yonnet : Le respect est à ce titre une valeur essentielle, entre les salariés, envers les salariés et envers l’encadrement. Il y a des façons de parler, de dire les choses qui ne sont pas négociables.

Vous pensez que les salariés ont pu intégrer ces valeurs-là, les ont plutôt bien perçues et les ont appliquées ?

Frédérique Yonnet : Dans l’ensemble, oui. D’autant que ce n’est pas parce que les salariés ne nous renvoient pas un signal explicite de leur compréhension qu’ils n’ont pas compris.

On le voit dans leur façon de travailler, de nous accueillir lorsque nous nous rendons dans les différentes structures où nous sommes toujours très bien accueillis. Nos échanges sont posés, respectueux et constructifs.

Ce qui m’amène à mon autre question, c’est celle de la pédagogie. Vous sortez de la certification : comment avez-vous expliqué aux salariés l’importance de celle-ci ?

Franck Antetomaso : La certification est toujours un moment difficile dans un établissement de santé. C’est une visite qui se fait généralement tous les 4 ans. Malheureusement nous avons été certifiés sous des conditions impliquant justement un passage plus rapproché.

Cela entraîne toujours une pression particulière. Et cette pression-là, il y en a qui la comprennent et d’autres qui ne la comprennent pas.

Il faut en permanent rappeler que cette visite de certification vise à prendre une photo à l’instant T et à fournir des indicateurs sur ce qu’on peut attendre d’un niveau de qualité à l’échelle nationale, mais que ce n’est pas, en soi, la totalité de la qualité réalisée par l’établissement. L’intérêt c’est de montrer ce qu’on fait, parce qu’on le fait bien. Et donc autant que quelqu’un puisse le vérifier quand il viendra.

Cette certification est aussi importante pour les patients, pour l’environnement qui voit que l’établissement répond aux attentes, aux indicateurs, comme toutes les autres structures hospitalières.

Ce n’est pas parce qu’on est en psychiatrie qu’on ne doit pas être évalué par des pairs, d’autant que les Experts-visiteurs sont aussi des professionnels du soin.

Et nous devons prendre ce temps-là pour échanger avec eux et montrer ce qu’on fait malgré nos difficultés.

L’idée n’est pas de dire : « Venez pendant une semaine, on va montrer qu’on est les champions du monde dans tous les domaines ». Je pense que, globalement, ils comprennent cette conséquence-là d’être évalués et de montrer au mieux ce que l’on fait.

D’autant plus que maintenant, il y a aussi une conséquence financière.

On essaie aussi de leur expliquer que cela a également un intérêt dans ce sens, sans que ce soit le seul. Nous expliquons régulièrement les attendus de la certification, y compris au travers de groupes de travail qui devront aborder les thématiques.

On a vu malheureusement, à plusieurs reprises, quelques salariés qui ne comprennent pas réellement l’objectif de cette certification et qui, en s’opposant à cette visite, mettent en péril, à terme, l’institut.

Un rôle plus punitif qu’autre chose ?

Frédérique Yonnet : Oui, ils donnent à la certification un rôle qu’elle n’a pas. La certification n’est pas le jugement du travail de la direction, comme on l’a entendu. De même, certains refusent la certification parce qu’ils sont opposés au système en général, et à celui de la certification, ce n’est ni le lieu, ni le moment, ni le sujet.

Cela met surtout à mal le travail des autres professionnels de santé, médecins et soignants, de ceux qui croient en la reconnaissance de l’Institution, mais également, et à juste titre, à la qualité de leur accompagnement. Il ne faut pas considérer la certification comme un jugement personnel mais parvenir à faire ce pas de côté et à la considérer comme une feuille de route.

Franck Antetomaso : Oui. Et puis, il s’agit d’identifier les plans d’action à mettre en œuvre pour être encore meilleurs sur ce sujet.

Frédérique Yonnet : Ce sujet de la certification est intéressant car dans le sanitaire il n’est pas récent. Le secteur est déjà passé par l’accréditation. La démarche est plus récente dans le médico-social. Un très beau travail a également été engagé au sein des Maisons d’Accueil Spécialisées, du foyer de vie et de l’IME, sur la base d’autoévaluations couronnées par la venue des experts-visiteurs.

Sur la MAS de Leyme, 17 critères impératifs sur 18 ont été validés. Le 18ème critère correspond aux travaux des salles de bains qui ont pris du retard. Je dois dire que le travail effectué sur la MAS de Leyme est admirable. D’ailleurs, pour la petite histoire, les experts-visiteurs débordaient d’informations. Ils ont trouvé les professionnels enthousiastes et fiers de leur présenter leur structure. L’évolution est palpable.

Franck Antetomaso : C’est vrai que, globalement, quand on parle de la MAS de Leyme, on trouve une dynamique et un projet bien partagés maintenant. On retrouve cette même dynamique au Foyer de Vie, à l’IME et à la MAS de Castelnau. Il y a effectivement une réelle émulation. On peut se montrer satisfaits de l’évolution des dispositifs.

Frédérique Yonnet : Il faut admettre qu’il y a une surcharge de travail quand on entre en certification. Personnellement, j’aimerais que les salariés apprécient cette période et qu’ils soient fiers de présenter le travail accompli, qu’il y ait cette conscience partagée d’un travail de qualité.

Cela soulève une autre question : certains critères ont pu être perçus par les salariés comme peu réalistes ou peu importants. Quel travail peut-on mettre en place pour faire comprendre que ces critères là ne viennent pas de nulle part ?

Franck Antetomaso : C’est très difficile car certains indicateurs ne sont pas très pertinents pour le cœur de notre activité. Par exemple, on nous a reproché de ne pas recourir à la télémédecine auprès des personnes âgées. Or, en psychiatrie, c’est compliqué.

Frédérique Yonnet : D’un côté, on nous demande « d’aller vers », de cultiver la proximité, de lutter contre l’utilisation excessive des écrans et en même temps on nous dit : “Ah oui, mais vous n’avez pas fait de télémédecine.” Alors que les équipes ont à cœur de conduire le patient au plus près du spécialiste.

Il existe, en psychiatrie, une relation particulière entre le patient et le soignant. On nous oppose systématiquement une modélisation que je considère non adaptée. Or ce n’est pas vrai, on ne peut pas tout modéliser.

Aujourd’hui on est sur une forme prescrite qui ne correspond pas au travail réel.

Je sais que des psychiatres, sous couvert d’un collectif, réclament des adaptations de cette certification à la psychiatrie. Et je suis intimement persuadée que les choses seraient bien plus apaisées si la psychiatrie était reconnue comme telle et non comme l’appendice d’une certification du MCO.

C’est finalement s’appuyer sur un retour d’expériences de la part des salariés?

Frédérique Yonnet : Et c’est pour cela qu’il est indispensable de travailler étroitement avec les psychiatres et les soignants qui sont sur le terrain. Quand, par exemple, le contrôleur général des lieux de privation de liberté a fait un rapport que nous trouvions injuste et inadapté, nous avons immédiatement réagi, point par point. Dans ce recours il y avait l’approche de la direction générale et celle des psychiatres. En fait, nous avions tous la même vision de la psychiatrie.

Nous avons considéré que certaines choses étaient non seulement inapplicables mais relevaient plus d’une opinion. Que le réglementaire ne soit pas négociable, c’est normal. Que l’on modélise à outrance, ne l’est plus. Sinon, comment peut-on demander aux salariés d’être responsables et de se comporter comme des adultes si on ne leur laisse pas de marges de manœuvre alors qu’il n’y a aucun danger ? Pour moi, c’est un non-sens.

Mais est-ce que le simple fait d’être le seul acteur psychiatrique du lot, ne vous met pas un peu en porte-à-faux ?

Frédérique Yonnet : Non, je ne pense pas. Le fait d’être l’acteur unique ne signifie pas que nous devions tout accepter. C’est déjà difficile de recruter en psychiatrie, si, alors que l’on partage la même approche, on laisse passer des choses qui nous heurtent, je suis persuadée que nous rencontrerons encore plus de difficultés. Vous savez, les professionnels aiment s’investir et apprécient que l’on soutienne leur courroux quand il est justifié. Et c’est d’autant plus facile quand nous le partageons. Ce n’est pas toujours une position confortable mais c’est celle qui nous correspond le mieux. La défense des intérêts de l’ICM.

Franck Antetomaso : Ce positionnement nous responsabilise et nous oblige malgré les difficultés, à trouver des solutions. Pour faire face à certaines exigences, nous avons besoin de ressources humaines. C’est pour cela qu’on a de l’intérim, des CDD même si nous préfèrerions n’avoir que des titulaires. Cette tension en effectif que l’on nous reproche au fur et à mesure des rapports d’inspection, qu’il s’agisse des experts-visiteurs ou autres, nous la vivons tous les jours. Et si nous réagissons parfois avec fermeté c’est aussi parce que nous trouvons que la psychiatrie n’est pas non plus suffisamment reconnue pour ce qu’elle apporte au territoire.

Il faut tout de même évoquer un problème sous-jacent : Il y a beaucoup de stigmates, beaucoup de tabous, beaucoup de non-dits sur la psychiatrie. Quels ont été, pour vous, les jalons les plus importants que vous ayez mis en place pour effectivement sortir de cette histoire asilaire et du stigma ?

Frédérique Yonnet : Il a déjà fallu appréhender l’histoire de l’ICM et la façon dont l’institution s’était positionnée dans l’histoire de la psychiatrie en France. Bien comprendre l’institution et sa relation à l’environnement a été un préalable. Ensuite, nous sommes nous-mêmes sortis des murs, je veux dire physiquement, en siégeant dans de nombreuses instances voire même dans des associations locales, régionales et nationales. Nous avons montré par nos analyses, notre connaissance de la psychiatrie, notre positionnement, que l’ICM et donc la psychiatrie, n’était pas obligatoirement ce que certains pouvaient imaginer.

On le sait, la psychiatrie fait peur, son utilisation politique également, la psychiatrie n’est pas le régulateur moral de notre société. Pour cela, il faut aimer ce que l’on fait, et montrer que l’attachement que l’on porte à une structure va bien au-delà de la structure elle-même.

L’organisation de conférences, de débats, l’accueil des lycéens, la création d’un musée, ont participé de cette déstigmatisation.

Il faut arriver à faire entendre que la psychiatrie est là pour aider, pas pour condamner. Surtout dans une société qui cultive l’entre-soi et regarde de plus en plus souvent la personne qui diffère comme un être peu digne d’intérêt. Or, n’importe qui peut un jour être concerné de près ou de loin par la psychiatrie. Je considère que cette déstigmatisation faisait également partie de mon travail. J’ai toujours aimé promouvoir ce lien entre les structures que je dirigeais et leur ancrage historique et sociétal.

Franck Antetomaso : Lors de la journée du patrimoine, nous ouvrons les portes de l’Institut avec des visites guidées, de lieux parfois insolites. Nous avons initié des cafés psy pour pouvoir justement parler de la psychiatrie dans des lieux communs, des cafés, où tout le monde peut se retrouver. Au sein des conseils locaux de santé, nous avons montré que la psychiatrie était un acteur de santé comme un autre. Toutes ces actions, nous les avons menées avec le terrain, les psychiatres, les cadres supérieurs, les soignants, les autres directeurs.

Frédérique Yonnet : Lorsque le sujet de la santé mentale, après la COVID-19, s’est révélé être un vrai sujet de société, nous avons été très sollicités. Il nous a fallu rappeler que la psychiatrie était une part de la santé mentale, sa part plutôt curative avec les pathologies psychiatriques, alors que la santé mentale englobait des champs encore plus vastes, notamment la précarité sous toutes ses formes, y compris climatique.

Finalement, plusieurs représentants d’instances territoriales nous ont demandé d’être le socle de toutes ces approches. Et c’est vrai qu’avec Franck Antetomaso, nous l’avons fait avec plaisir, parvenir à démontrer qu’on devait sortir de la psychiatrie pure pour parler de santé mentale. Nous avons été volontaires pour travailler avec les élus et les autorités qui nous faisaient confiance. Nous avons tissé de vrais liens. J’ai trouvé ces sollicitations gratifiantes et je n’ai jamais regretté un seul instant ce passionnant investissement intellectuel. Et je sais aujourd’hui que nos équipes non plus.

S’installer ici, c’est un choix

L’heure du départ approche pour Frédérique Yonnet, DG de l’Institut Camille Miret. Après neuf ans à son poste, c’est l’occasion d’échanger avec Franck Antetomaso, DGA, autour de sa vision de la psychiatrie, de ses défis et de ce qui l’a marqué dans ses fonctions au sein de l’établissement.

Le recrutement en psychiatrie est de plus en plus difficile. Quels procédés avez-vous mis en place pour attirer du personnel dans ce secteur en crise ?

Franck Antetomaso : Aujourd’hui, l’attractivité est un sujet très compliqué, complexe et multifactoriel. Nous avons utilisé certains leviers, dont celui de la formation.

Il faut se souvenir qu’il y a bien longtemps, existait une filière de formation : les infirmiers spécialisés en psychiatrie.

Depuis que cette filière n’existe plus, le bagage des IDE est insuffisant quand ils sortent de l’école, la formation initiale ne couvrant que très peu le champ de la psychiatrie.

C’est pourquoi nous développons une formation interne qui concerne tant les infirmiers que les aides-soignants.

Ce sont des socles de compétences indispensables parce qu’un entretien individuel entre un infirmier et un patient n’est pas un entretien infirmier en MCO. Pour assurer cette formation, nous avons accéléré la mise en place de formateurs internes. Ces formateurs ont des compétences particulières, particulièrement importantes, et sont identifiés comme tels.

Nous allons poursuivre cet objectif.

Frédérique Yonnet : Nous avons également augmenté la reprise de l’ancienneté à 100 % pour les métiers en tension, en lieu et place du pourcentage conventionnel.

Franck Antetomaso : Alors qu’en 2019, nous avons engagé un plan de retour à l’équilibre, malgré ces difficultés financières, nous avons maintenu des dispositifs qui existaient depuis longtemps (le nombre de jours de RTT, des cotisations retraite permettant d’avoir un net à la retraite similaire au net actif). Nous avons également réussi à contenir le prix du repas à 3 euros et à prendre en charge, au titre de l’employeur, 77% de la mutuelle.

Notre regret est de ne pouvoir faire plus, en ce moment, en matière de rémunération, alors que l’on voit l’écart se creuser de plus en plus entre la fonction publique et nous.

Comme nous le disions précédemment, notre responsabilité est également de ne pas faire n’importe quoi.

C’est vrai qu’on essaie autant que possible de proposer des conditions d’accueil favorables et des hébergements quand c’est possible.

Nous accompagnons vraiment les personnes qui nous rejoignent, mais nous restons tout de même dans un périmètre contraint.

Franck Antetomaso : Nous avons aussi mis en place d’autres dispositifs, comme la mobilité interne. Nous avons l’avantage d’avoir plusieurs établissements sur le territoire, avec des activités aussi diverses que variées. Cela permet à un salarié qui a envie de s’investir dans une autre prise en charge, ou tout simplement parce qu’il est fatigué, de changer d’unité et de rester dans l’Institut. Il y a également des promotions internes. Nous avons l’exemple de salariés ayant débuté comme Agent Hospitalier Qualifié, ayant bénéficié d’un accompagnement sur une formation diplômante, soit d’aide-soignant ou d’infirmier, et s’étant dirigés ensuite vers l’encadrement. Ces évolutions restent bien entendu dans les possibilités de l’Institut.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour vous intégrer ici, dans le Lot ? En tout cas, sur ce territoire-là et au sein de cette structure ?

Frédérique Yonnet : Venir travailler dans le Lot est un vrai projet de vie.

Certaines personnes, profondément attachées au centre-ville, ne veulent malheureusement pas entendre parler de la campagne. Et lorsque nous parvenons à les convaincre, ils n’ont plus du tout envie de repartir. C’est parfois la première étape qui est la plus difficile à franchir, celle de convaincre les conjoints qui ont leur propre parcours professionnel.

Franck Antetomaso et moi-même avons tous les deux vécus et travaillé outre-mer et avons une forte capacité d’adaptation. Avoir beaucoup voyagé à titre professionnel notamment nous a vraisemblablement aidés.

Nous sommes respectivement Lyonnais et Parisienne, mais je n’ai jamais ressenti quoi que ce soit si ce n’est les plaisanteries habituelles sur les Parisiens.

En revanche d’autres réflexions sont franchement désagréables, notamment sur le fait que ce soit une femme qui dirige l’ICM. Je pensais qu’au XXIe siècle, cela n’existait plus. De même que de ne voir une personne qu’au travers de sa fonction. C’est une pensée plutôt réductrice.

Franck Antetomaso : Oui, en soi, je ne vois pas davantage de difficultés qu’ailleurs parce que la fonction, qu’elle s’exerce ici ou dans d’autres départements, pour quelques-uns c’est la même vision.

La difficulté, c’est plutôt la question de l’installation et du logement. Il est excessivement compliqué de trouver une location. Et lorsque l’on souhaite rester dans le Lot, on finit par acheter une maison, et puis par se dire citoyen lotois.

Mais je pense que ni pour l’un, ni pour l’autre, cette installation n’a été faite par défaut.

Frédérique Yonnet : Oui, je confirme que c’est un choix. En neuf ans, si je n’avais ni aimé le Lot, ni ma fonction, je serais partie. Je trouve que c’est un département magnifique qui gagnerait à être mieux connu, autrement que par le tourisme même si la promotion du Lot s’est beaucoup développée.

Et donc, la dernière question : un ou plusieurs conseils à donner à vos successeurs ?

Frédérique Yonnet : Je n’aime pas beaucoup donner de conseils à mes successeurs car moi-même je ne l’apprécierais peut-être pas. Si je devais juste trouver un verbe, je dirais : prendre le temps d’observer.

Chaque DG a sa personnalité, son tempérament, ses expériences. Il ne faut pas non plus oublier que les DG ont une feuille de route fixée par leur Bureau et dans mon cas par l’ARS.

L’important c’est surtout de garder sa personnalité. Il n’y a rien de pire, à mon sens, que de vouloir endosser un costume qui n’est pas le sien. On en revient toujours à la question de la modélisation.

Franck Antetomaso : Moi, je poursuis mon activité au poste de DGA, mais ce que je pourrais aussi dire à ton successeur, c’est qu’il faut prendre le temps ici. Il y a beaucoup d’interactions, pas simplement au niveau du personnel, mais aussi à l’extérieur.

Pour autant, il faut aussi qu’il puisse compter sur des personnes très engagées au sein de l’hôpital. L’écoute et le sens de l’observation restent primordiaux.

Frédérique Yonnet : Et puis il y a ici une belle équipe de direction, un conseil stratégique solide et compétent. Une vraie solidarité s’est instaurée. L’entourage professionnel direct avec lequel on travaille en confiance réciproque, c’est également très important.